Finance bleue : l’enjeu de l’exploitation durable des ressources halieutiques

Les ressources halieutiques correspondent à l’ensemble des ressources vivantes aquatiques exploitées par la pêche ou l’aquaculture. Elles représentent un enjeu économique, sociale et écologique mondial majeur. En effet, en tant que source de protéines animales et d’oligo-éléments mais également source de revenus, les ressources halieutiques contribuent à la sécurité alimentaire mondiale, notamment dans les pays pauvres, et à l’emploi. Toutefois, la consommation mondiale de ces ressources a particulièrement augmenté depuis les années 1950 entrainant une surexploitation aggravée par l’essor de la flotte mondiale de pêche et les innovations technologiques relatives entre autres aux engins de capture. Selon le dernier rapport de l’Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture (FAO) sur la situation mondiale des pêches et de l’aquaculture publié en 2020, la production mondiale halieutique est ainsi passée d’environ 20 millions de tonnes en 1950 à environ 180 millions de tonnes en 2018. La pêche de capture et l’aquaculture ont atteint des records de production mondiale respectivement à hauteur d’environ 96 et 114,5 millions de tonnes. Le secteur primaire de l’exploitation halieutique emploie près 60 millions de personnes tandis que la flotte mondiale de navires de pêche est estimée à 4,56 millions dont 68% sont détenus par l’Asie.

Toujours selon la FAO, la part des stocks de poissons surexploités à l’échelle mondiale, c’est-à-dire à un niveau biologiquement non durable, est passée de 10% en 1974 à 34,2% en 2017. Cette surexploitation engendre des dégâts considérables aussi bien sur la compétitivité du secteur économique de la pêche que sur l’environnement : disparition d’espèces marines, bouleversement des écosystèmes et des chaines alimentaires, fragilisation des récifs coraliens. Une étude de 2006 de l’écologiste marin Boris Worm laissait entendre que si le rythme de cette tendance de baisse des stocks se poursuivait, il n’y aurait plus de poissons d’ici 2048. Cette courbe, bien que finalement contredite par Boris Worm lui-même, a souvent été reprise pour alarmer l’opinion publique, à l’exemple du documentaire intitulé « Seaspiracy ».

Toutefois, les indicateurs démontrent que dans les zones où l’exploitation est régulée et correctement gérée, les stocks se reconstituent voire surpassent les niveaux cibles. A contrario, la tendance mondiale démontre également une persistance de la surexploitation et de stocks dégradés là où la gestion de l’exploitation halieutique est inefficace ou inexistante. Ainsi, le renforcement de la réglementation internationale en faveur d’une pêche durable a démontré un impact positif certain mais la communauté scientifique internationale s’accorde à dire que des efforts soutenus sont encore nécessaires pour atteindre les objectifs fixés.

Un engagement international soutenu mais des objectifs non atteints

Les premières réglementations relatives à l’exploitation des ressources halieutiques remontent à la moitié du XXe siècle suite à une prise de conscience de la communauté internationale des dégâts générés par la surpêche. La première conférence de Londres de 1947 permettra ainsi de réglementer les tailles minimales de poissons capturés et des maillages de filet. La conférence de Rome de 1955 introduit les premiers fondements de la gestion moderne de la pêche au travers du rendement maximal durable (RMD) qui définit des seuils biologiques critiques au-delà desquels la biomasse ne peut pas se renouveler correctement.


Suite à la 3eme conférence des Nations Unies sur le droit de la mer est signée la Convention de Montego Bay, entrée en vigueur en 1994 et ratifiée par 168 Etats. Elle définit notamment les limites des espaces maritimes sous juridiction nationale mais encadre également les droits d’exploitation des ressources maritimes dans les eaux nationales et en haute mer. En 1995 est signé l’accord des Nations Unies sur les stocks de poissons intégrant le principe de précaution et la même année, la FAO met en place le Code de conduite pour une pêche responsable militant pour « le recours à des méthodes de capture et d’aquaculture sans effets nocifs sur les écosystèmes, les ressources ou leur qualité ».

Le sommet mondial sur le développement durable de Johannesburg de 2002 fixe les dates butoirs de mise en application des objectifs de pêche durable. Elle définit notamment à 2010 la limite pour réduire le rythme d’appauvrissement de la diversité biologique et pour appliquer une approche écosystémique et à 2015 la restauration des stocks en adéquation avec le concept de RMD. Suite au constat d’échec du respect de la date butoir fixée à Johannesburg, la conférence mondiale sur la biodiversité de Nagoya de 2010 définit vingt nouveaux objectifs à atteindre pour 2020. Par ailleurs, l’Agenda 2030 adopté par l’ONU en 2015 promeut dans son Objectif de Développement Durable (ODD) 14, la conservation et l’exploitation durable des écosystèmes marins et côtiers et visait à « mettre un terme à la surpêche en mer d’ici à 2020 dans son article 14.4. La COP15, reportée du fait de la crise sanitaire mondiale, doit se tenir en octobre 2021 et définir le cadre mondial pour la biodiversité post-2020 alors qu’aucun des vingt objectifs de 2010 n’a été atteint.

Au niveau européen, le cadre réglementaire de l’exploitation des ressources halieutiques est défini par la Politique commune des pêches (PCP) et la directive-cadre « stratégie pour le milieu marin (DCSMM).

La PCP était au départ annexée à la politique agricole commune puis s’est autonomisée à partir de 1983. L’objectif de cette politique commune est d’assurer durablement l’avenir de la pêche tout en préservant la ressource halieutique dans les eaux territoriales des Etats membres de l’Union Européenne. La PCP définit des mesures de contrôle des moyens de production en limitant la capacité de la flotte et du temps passé en mer par les navires de pêche, mais son outil phare reste les limites maximales de prélèvement des stocks de poissons dans les eaux européennes dénommés « totaux admissibles de capture » (TAC) et leur déclinaison en quotas par nation. La dernière réforme de 2013 concentrait ses efforts sur l’atteinte globale du RMD d’ici 2020 (non atteint) et l’interdiction des rejets en mer. La préservation des stocks halieutiques dans l’Union Européenne est également au cœur de la DCSMM de 2008 qui avait pour objectif d’atteindre d’ici 2020 un « bon état écologique » des stocks défini par une biomasse supérieure au seuil de référence et une pression de pêche inférieur à un état de surpêche.

Le réseau d’organismes internationaux scientifiques dans le domaine des ressources halieutiques est très développé et apporte un éclairage déterminant au profit du développement des politiques publiques européennes de pêche durable. Le plus ancien de ces organismes date de 1902. Il s’agit du Conseil international pour l’exploration de la mer (CIEM) qui coordonne la recherche sur la biodiversité marine dans l’Atlantique-Nord sur la base des travaux de près de 1600 scientifiques des Etats riverains de cette zone maritime. La région de la Mer Méditerranée est quant à elle au cœur des travaux de la Commission générale des pêches en Méditerranée (CGPM) créée en 1952. La Commission européenne dispose également de l’appui du Comité scientifique, technique et économique de la pêche (CSTEP) ainsi que de l’Observatoire européen des produits de la pêche et de l’aquaculture.

La politique commune de pêche est financée par le Fonds européen pour les affaires maritimes et la pêche (FEAMP). Pour la période 2014-2020, ce Fonds est doté de 6,4 milliards d’euros répartis selon plusieurs priorités : la pêche durable (27%), l’aquaculture durable (21%), la mise en œuvre de la PCP (19,1%) la commercialisation et la transformation des produits de la mer (17,5%), l’emploi et la cohésion territoriale (9,1%), l’assistance technique aux Etats membres (5,1%) et la politique maritime intégrée (1,2%). Le prochain budget pour la période 2021-2027 est estimé à 6,14 milliards, en baisse donc, du fait de la sortie du Royaume-Uni de l’Union Européenne. Par ailleurs, le Fonds se verra simplifié et rendu plus flexible et plus ambitieux en matière d’innovation technique au profit de la durabilité.

Une réforme nécessaire de la réglementation européenne

Le rapport d’information sur une pêche durable pour l’Union Européenne rédigé par Jean-Pierre Pont et Didier Quentin remis en juillet 2019 est riche d’éclairages sur les enjeux de l’exploitation durable des ressources halieutiques. Il engage une évaluation de la politique commune de la pêche (PCP), six ans après la réforme de 2013, au regard de la durabilité environnementale et propose des réformes indispensables pour atteindre les objectifs de la PCP et de la DCSMM.

Il revient tout d’abord sur la spécificité européenne qui dispose du territoire maritime le plus étendu du monde et représente le troisième acteur mondial dans le domaine de la pêche avec 6 millions de tonnes de poissons pêchés chaque année et une flotte d’environ 90 000 navires. Toutefois, selon la FAO, l’Union Européenne ne représentait en 2017 que 4,9% des captures mondiales, 1,2% de l’aquaculture mondiale et 3% de la production mondiale.

Le perfectionnement des outils de régulation européens est au cœur de ce rapport. Ses auteurs saluent notamment le rendement maximal durable (RMD) comme un apport substantiel aux enjeux de durabilité. Le RMD définit la quantité maximale d’individus pouvant être prélevée, de manière continue et moyenne, dans un stock sans affecter sensiblement le processus de reproduction. Ainsi, un stock est considéré comme correctement exploité tant que la pression de pêche à laquelle il est soumis ne dépasse pas celle permettant d’obtenir le RMD. Toutefois, le rapport milite pour un perfectionnement de l’outil par la prise en compte des aspects écosystémiques des pêches et la rentabilité économique des pêcheries.

Le rapport revient également sur la mesure introduite dans la PCP de 2013 d’obligation de débarquement pour résoudre la problématique des « prises accessoires » qui représentent comme l’indique les auteurs une « aberration écologique ». En effet, les méthodes de pêche actuelles engendrent la capture de certains poissons qui ne sont pas conservés pour consommation, du fait de leur taille trop petite, ou parce que les pêcheurs ont dépassé leur quota ou encore parce qu’ils n’ont pas de valeur commerciale, et qui sont ainsi rejetés à la mer, bien souvent déjà morts. Selon une étude de 2005, 8% des captures marines en moyenne dans le monde seraient rejetées à la mer, soit 7 à 8 millions de tonnes par an. La mesure d’obligation de débarquement, qui interdit aux pêcheurs de rejeter certaines prises accessoires en mer et les oblige à les débarquer, est largement rejetée par le secteur professionnel pour sa rigidité et sa difficulté de mise en application. Le rapport milite ainsi pour un moratoire afin de définir une nouvelle feuille de route pour la mise en œuvre de cette mesure intégrant une meilleure communication, des modalités de valorisation économique des rejets ainsi que des aides financières.

Les accords de pêche durable (ADP) font également l’objet de propositions d’amélioration. Ils permettent aux bateaux européens de pêcher une part de surplus des ressources halieutiques dans les zones économiques exclusives des Etats tiers signataires en échange d’une compensation financière. Décriés du fait qu’ils permettent d’exporter les surcapacités de pêche européennes, le rapport préconise notamment une définition précise et mesurable du terme de « surplus ».

Le rapport poursuit par un bilan de la durabilité environnementale des pêcheries européennes. La situation des stocks halieutiques s’est améliorée de manière substantielle grâce notamment à la réglementation internationale et aux outils de gestion durable. Selon une étude du CSTEP de 2019, environ 37% des stocks halieutiques européens sont désormais exploités durablement et le pourcentage de stocks surexploités est passé de 90% à la fin des années 90 à 41%. L’amélioration de la situation des stocks entraine de facto une amélioration de la situation économique de la pêcherie européenne. Toutefois, le rapport nuance ce constat positif en précisant que l’évolution est encore trop lente pour atteindre les objectifs fixés par le cadre réglementaire européen. Le rapport insiste également sur la situation critique de la Méditerranée dont les stocks halieutiques sont en danger d’effondrement du fait entre autres de la défaillance du système législatif dans cette zone qui n’entre pas dans le spectre des zones économiques exclusives entrainant une quasi-totale absence de quotas de pêche. Malgré les efforts de la Commission générale des pêches pour la Méditerranée (CGPM), de la Commission Internationale pour la Conservation des Thonidés de l’Atlantique (CICTA) et des engagements et objectifs fixés par la déclaration de Malte, la déclaration de Sofia ou le plan pluriannuel de gestion pour les espèces démersales de Méditerranée occidentale, la situation reste très préoccupante. Alors que l’état des stocks de thon rouge se soit considérablement amélioré grâce aux quotas introduits suite à la menace de disparition de l’espèce, les stocks de merlu du Golfe de Lion et de sardines sont en situation de surexploitation critique. Un plan d’urgence est ainsi nécessaire pour améliorer la recherche sur les réserves halieutiques et introduire des quotas pour toutes les espèces soumises à une pression de pêche.

Par ailleurs, le rapport revient également sur les activités de pêche illégale. Selon un rapport de la Commission européenne publié en 2018, entre 11 et 26 millions de tonnes seraient capturés de façon illicite dans le monde, soit environ 5 à 15% des captures. Le règlement « INN » (pêche illégale, non déclarée, non réglementée) de l’Union Européenne de 2008 permet un dialogue avec les Etats tiers confrontés aux difficultés de lutte contre la pêche INN. En cas de résolution positive du dialogue, les relations commerciales sont maintenues avec l’UE ; si la résolution est négative, aucun produit de la pêche de l’Etat contrevenant ne pourra être importé dans l’Union et les navires européens ont interdiction de pêche dans les eaux de ce Etat.

Le rapport pointe également du doigt la nécessité de développement d’un écolabel public européen de pêche durable certifiant le poisson issu d’une pêche durable tant écologiquement qu’économiquement avec des critères précis et clairs. A ce jour, il n’existe que des labels privés dont les conditions d’octroi et de contrôle sont totalement opaques. Le label « Marine Stewardship Council » (MSC) créé en 1999 par l’ONG du même nom est le plus important à ce jour. Il comporte 28 critères et une centaine de sous-critères dans les domaines de la durabilité du stock-cible, l’impact de l’engin sur l’écosystème et l’efficacité du système de gestion. Toutefois, il est à noter un conflit d’intérêt certain puisque l’ONG se rémunère majoritairement grâce à la vente de son label et qu’aucun moyen de contrôle mis en application n’est vérifiable. L’absence de contrôle de ces labels privés génère de facto la nécessité pour les puissances publiques de se saisir du sujet. Bien qu’il ne soit pas possible d’assurer un produit sans aucun impact sur les écosystèmes marins, le consommateur est en droit de disposer d’un label public sans conflits d’intérêt assurant le respect de pratiques de pêche durable.

Concernant l’aquaculture, sa part dans l’exploitation halieutique ne cesse d’augmenter passant d’à peine 10% de la production mondiale de poissons en 1991 à 46% en 2018, et dépassant depuis 2014 la production issue de la pêche. Selon la FAO, le secteur aquacole mondial a connu le plus fort de taux de croissance de l’ensemble du secteur alimentaire avec 7,5% en moyenne chaque année depuis 1970 et a atteint un nouveau record en 2018 avec une production mondiale de 114,5 millions de tonnes comprenant animaux aquatiques, algues aquatiques et coquillages.

L’aquaculture comprend la pisciculture (production de poissons), la conchyliculture (production de coquillages), la pénéiculture (production de crustacés) et l’algoculture (production d’algues). Elle se révèle une source majeure permettant de compenser la réduction de la production issue de la pêche. Toutefois, elle est souvent décriée écologiquement pour plusieurs raisons. Tout d’abord, l’élevage nécessite une alimentation qui est aujourd’hui assurée par des farines et huiles issues de poissons en quantités massives. La production de farine nécessiterait 6 à 7 millions de tonnes par an et celle d’huile 1 million de tonnes selon l’OCDE. 3kg de farine poisson serait nécessaire pour obtenir 1 kg de produit de l’aquaculture. L’aquaculture participe donc à la logique de surexploitation de la pêche industrielle. Par ailleurs, les traitements aux antibiotiques et aux pesticides utilisés dans ce secteur représentent une menace pour la biodiversité. Enfin, l’espace réservé aux piscines d’aquaculture empiètent sur un espace marin côtier déjà restreint par les infrastructures du commerce maritime, du tourisme, de l’exploitation d’hydrocarbures ou d’énergies renouvelables, réduisant d’autant plus les zones de pêche. Les auteurs du rapport insistent ainsi sur la nécessité du développement de la recherche scientifique pour identifier des substituts aux farines et huiles de poisson tels que les algues et les moules testés pour la truite et le tilapia dans le cadre de l’initiative Nordic Innovation. Ils militent également pour que l’UE se dote d’une stratégie spécifique visant à la complémentarité entre pêche maritime et aquaculture.

Par ailleurs, les ressources halieutiques sont également impactées par le réchauffement climatique. Il génère de facto une augmentation de la température de l’eau, mais également son acidification et une baisse de la concentration en oxygène. Rappelons que 70,8% de la surface de la Terre sont recouverts par les océans qui, grâce au procédé physico-chimique et au système de photosynthèse des organismes végétaux marins notamment le phytoplancton, absorbent environ 30% du CO2 de la planète et produit environ 50% de l’oxygène que nous respirons. Selon le rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), le réchauffement moyen sera de 3,2°C en 2100 et l’acidification devrait augmenter de 100 à 150% si aucune mesure n’est prise d’ici là. Le rapport milite ainsi pour un programme européen de recherche dédié à l’impact du changement climatique sur les ressources halieutiques et les activités de pêche.

La France au cœur de la recherche et de l’innovation

Revenons tout d’abord sur les principaux chiffres-clés des filières pêche et aquaculture en France en 2020, dossier réalisé par France AgriMer : la France dispose de plus de 2500 navires et représente 11% de la production européenne en 2017 soit 712 000 tonnes composée à 75% de la pêche, 19% de la conchyliculture et le reste de pisciculture. Les principales espèces vendues sont le thon, l’huître, la moule, le merlu et la truite. La consommation moyenne annuelle par habitant en 2015 en France est de 33,7 kg. Par ailleurs, la France dispose du label « Pêche durable » porté par FranceAgriMer qui comporte 36 critères sur les thèmes écosystème, environnement, social et qualité. Pionnière de l’aquaculture européenne, la France a initié la pisciculture dans les années 1980 et malgré sa production qui reste faible, dispose de technologies de pointe grâce aux efforts de recherche.

Reconnu internationalement, l’Institut Français de Recherche pour l’Exploitation de la Mer (IFREMER) est un institut public de recherche intégrée en sciences marines fondé en 1984, sous tutelle des Ministères de l’Enseignement Supérieur, de la Recherche et de l’Innovation, du Ministère de la Transition écologique et solidaire et du Ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation. Il a pour mission de connaître et d’évaluer la biodiversité marine au profit d’une exploitation durable, d’améliorer les méthodes de surveillance, de prévision, d’évolution et de protection du milieu marin et côtier, et de favoriser le développement économique du secteur maritime. L’institut est composé de 1500 chercheurs, ingénieurs et techniciens et son budget avoisine les 240 millions d’euros. Il dispose de laboratoires sur une vingtaine de sites implantés sur toutes les façades maritimes nationales, en métropole et outremer, il opère la Flotte océanographique française et développe ses propres engins d’exploration et de recherche. Son expertise scientifique contribue directement à appuyer les politiques publiques pour une transition vers une économie bleue durable.

La conférence d’Alain Biseau, biologiste de l’IFREMER de début 2000, consacrée au sujet « Mieux connaitre la ressource halieutique pour une pêche durable », dénote une évolution positive sur 20 ans de l’exploitation halieutique en France sur la base d’une étude réalisée par l’IFREMER : en 2018, 43% des débarquement français proviennent de populations en bon état (9% en 2000 et 18% en 2010), 6% de populations reconstituables (6% en 2000 et 4% en 2010), 23% de populations surpêchées (30% en 2000 et 33% en 2010), 3% de populations surpêchées et dégradées (13% en 2000 et 9% en 2010) et 2% de population effondrée (6% en 2000 et 1% en 2010) (le restant étant composé des populations non classifiées et de celles non évaluées). Toutefois, le conférencier note que les calculs en fonction des stocks est moins optimiste. Pour assurer une gestion durable, deux leviers sont présentés qui doivent se concevoir dans une approche écosystémique : le levier quantitatif relatif à la limitation de l’effort de pêche et aux quantités capturées dans les zones de surpêche et le levier qualitatif relatif à la sélectivité qui permet, grâces aux innovations technologiques, de réduire les prises accessoires et l’impact sur les habitats marins. La mise en place de ces deux leviers nécessite de poursuivre les efforts de partenariats entre scientifiques et pêcheurs, de conseil auprès des pouvoirs publics et de dialogue avec la société civile.

Avant de présenter les innovations françaises dans le domaine de la pêche durable, revenons sur les différentes catégories d’engins de pêche : les engins actifs qui sont déplacés sur le fond marin ou en pleine eau et les engins passifs qui ne bougent pas. Dans la première catégorie, on retrouve les engins traînants tels que les chaluts de fond, les chaluts pélagiques ou les sennes de fond qui sont constitués d’un filet en forme de poche permettant de capturer les poissons. Les filets tournants encerclent les poissons avant de se refermer par la coulisse. Les dragues sont des engins métalliques qui raclent le fond marin. Dans la deuxième catégorie, on retrouve les filets posés verticalement et maintenus par des bouées, les lignes et les palangres auxquels sont accrochés des hameçons et enfin les pièges tels que les nasses et casiers.

Nombre d’engins de pêche actuels, notamment les engins actifs, présentent des effets néfastes tel que le manque de sélectivité ou la dégradation des habitats et de la biomasse des fonds marins. Les dragues sont particulièrement problématiques car les lames métalliques détériorent massivement les fonds sur des surfaces gigantesques. Une étude internationale de la revue Pnas (Proceedings of the National Acamdey of Sciences) de 2017 démontrait ainsi que le chalut de fond pénètre en moyenne de 2,4 cm dans les fonds marins et élimine 6% de la biomasse par coup de chalut, tandis que les dragues s’enfoncent de 5,5 cm et élimine 20% de la biomasse. Au sommet de la dégradation, on retrouve les dragues hydrauliques qui pénètrent en moyenne de 16,1 cm supprimant 41% de la biomasse sur son passage. Le délai de récupération de la faune et de la flore marine est estimé de 1,9 à 6,4 ans.

A noter que depuis 2014, l’Organisation Commune des Marchés impose aux pays membres de l’Union européenne d’indiquer entre autres la catégorie d’engin de pêche utilisé pour la capture. Par ailleurs, la réforme de 2019 du règlement européen dit « de mesures techniques » a permis l’interdiction de la pêche électrique.

Les innovations dans le domaine de la pêche sont multiples et concernent aussi bien les moteurs, la taille et l’efficacité des engins que les technologies de détection. L’IFREMER a notamment travaillé avec des professionnels sur le développement de dispositifs innovants pour rendre les engins de pêche plus sélectifs et moins nocifs pour les habitats et la biomasse des fonds marins. Par exemple, le développement du chalut à mailles carrées pour le chalut sélectif de merlus, le chalut Asselin pour le chalut sélectif de crevettes grises ou encore le développement de grilles souples à barreaux circulaires pour le chalut sélectif à langoustines. Ces différents dispositifs permettent de limiter les prises accessoires. Le Turtle Excluder Device utilisé dans les pêcheries crevettières de Guyane et de Madagascar et celles des estuaires de la Loire et de la Vilaine pour supprimer efficacement les prises de tortue.

L’amélioration des systèmes de détection acoustique offre également la possibilité d’avoir une meilleure appréciation du positionnement des engins de pêche pour réduire la détérioration des écosystèmes mais également de la nature et de la taille des espèces rencontrées afin d’améliorer la sélectivité. L’IFREMER a notamment développé une plateforme acoustique constituée d’un sondeur monofaisceau multifréquences et d’un sondeur multifaisceaux testée sur le navire La Thalassa. Par ailleurs, les signaux acoustiques peuvent également servir pour éloigner les cétacés grâce au système des pingers qui sont inaudibles pour les poissons. L’IFREMER a ainsi développé un répulsif acoustique directionnel en partenariat avec la société IxTrawl dont les statistiques ont montré une diminution de 70% des captures de dauphins et dont l’optimisation devrait permettre d’atteindre les 100%.

L’innovation concerne également le maillage des filets par le développement de fibres modernes permettant d’améliorer la sélectivité et donc de réduire les rejets mais également d’augmenter la pénétration dans l’eau des engins et donc de diminuer la consommation de carburant.

Le financement de l’innovation représente un enjeu certain dans le domaine de la pêche durable. A ce titre, la France perçoit 10,2% des crédits du Fonds européen pour les affaires maritimes et la pêche soit environ 588 millions d’euros et alloue 25,6% de ces crédits à la pêche durable, en deçà de la moyenne européenne à 27%.

Un engagement soutenu des armateurs et des pouvoirs publics français

L’engagement des professionnels de l’industrie du shipping français dans le domaine de la transition écologique est marqué, comme nous avons pu le voir, par des innovations technologiques pionnières dans le domaine de la propulsion ou de l’optimisation énergétique des navires et d’une volonté de coopération ambitieuse.

La charte SAILS (Sustainable Actions for Innovative and Low Impact Shipping) initiée par le Ministère de la Transition écologique et signée par 14 compagnies maritimes françaises en est la démonstration. Elle a pour objectif d’encourager les démarches volontaires des armateurs pour réduire leur impact environnemental en allant au-delà des mesures réglementaires internationales.

Armateurs et pouvoirs publics sont également engagés dans la Coalition pour la Transition Ecologique et Energétique du Maritime (T2EM) créée par le Cluster Maritime Français et lancée en 2019 en partenariat avec l’ADEME et le Ministère de la Mer. Elle vise à définir au sein de la filière maritime des solutions permettant d’atteindre collectivement les objectifs environnementaux en maitrisant les impacts économiques associés. Une plateforme d’aide à la décision pour rapprocher les porteurs de projets de transition écologique et l’offre de financement publique et privée est en cours de déploiement. La mutualisation des efforts de R&D dans le domaine des technologies bas-carbone est également un sujet fondamental. La coalition privée Transition énergétique lancée la CMA CGM représente à ce titre un projet précurseur dans le domaine.

Pour en savoir plus sur la politique française de transition écologique vers l’économie bleue, retrouvez notre article dédié à l’analyse du rapport sur la finance bleue.

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